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Publié le 13 juin 2020

Charlotte Perriand, pionnière de la modernité

Charlotte Perriand est sans conteste l’une des figures emblématiques de l’architecture et du design du 20e siècle. Pionnière, elle a contribué à consacrer un nouvel art de vivre. Portrait.

Née en 1903 à Paris, Charlotte Perriand entre à l’Union centrale des arts décoratifs de Paris. Elle y rencontre notamment Dora Maar, peintre et photographe qui deviendra l’amante de Pablo Picasso, et Jacqueline Lamba, peintre, décoratrice et plasticienne, qui épousera André Breton. Son diplôme en poche, Charlotte Perriand cherche à s’affranchir des enseignements de l’Art déco, qu’elle juge surannés, pour s’intéresser aux avant-gardes.

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Le Bar sous le toit, Charlotte Perriand, 1927.

En 1927, elle expose son concept d’aménagement intérieur avec Bar sous le toit au Salon d’automne. Succès retentissant ! Chrome, tuile, cuivre nickelé, aluminium ; avec un choix de matériaux dénotant une fascination pour l’univers industriel, elle s’inscrit aux antipodes des codes de l’Art déco, encore dominants à l’époque.

 

Design, architecture, modernité

 

La même année, l’un de ses amis, Jean Fouquet, joaillier, lui conseille deux lectures, qui feront office de révélateur : Vers une architecture et L’art décoratif d’aujourd’hui, de Pierre-Edouard Jeanneret-Gris, plus connu sous le nom de Le Corbusier. En 1927, elle rejoint l’atelier de Le Corbusier et son frère, Pierre Jeanneret, pour ce qui est du mobilier et de l’aménagement intérieur. Elle rompt alors avec la tradition de l’académisme architectural pour se tourner vers des théories accordant davantage d’importance aux matériaux, à la fonctionnalité, au bien-être et aux loisirs.

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Chaise longue à réglage continue dite LC4, Charlotte Perriand © Appartonaute, Pinterest

De cette collaboration naîtra notamment sa fameuse chaise longue LC4. La complicité du trio favorisera la production d’objets d’une qualité artistique exceptionnelle.

En parallèle, elle se forme à l’architecture, donnant écho à son intérêt pour le Bauhaus lors de voyages en Allemagne et en URSS. Elle sera ainsi amenée à créer des pièces pour un habitat collectif, fonctionnel et urbain, notamment dans les appartements de la Cité Radieuse de Le Corbusier, à Marseille. Sa collaboration régulière avec Le Corbusier et Pierre Jeanneret prendra fin en 1937.

 

À la découverte du pays du Soleil-Levant

 

À la fin des années 1930, elle a déjà affirmé un goût prononcé pour les matières naturelles : bois, silex, arêtes de poisson, coquillages. Des choix esthétiques que rejettent les avant-gardes. Peu importe, elle trace sa propre voie. En 1940, elle est invitée au Japon par le Ministère du Commerce au titre de conseillère en art industriel pour la production de meubles nippons. Elle y imposera son expertise, entre innovation et usage de techniques ancestrales. La rencontre entre l’architecte française et le Japon influencera durablement la production de Perriand. Et vice-versa : sa conception moderniste occidentale influera de manière notable le design japonais contemporain.

Après six ans passés au Japon, elle s’en inspire désormais en France pour concevoir non seulement des objets, du mobilier, mais également des bâtiments. Cette influence est particulièrement manifeste tant à travers les techniques que les matériaux : tissages, laque et bambou. De même, elle se réappropriera les jeux d’ombre et de lumière comme le traitement de l’espace des maisons traditionnelles japonaises.

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Exposition au Musée d’Art Moderne de Saint-Etienne – Charlotte Perriand © Succession Charlotte Perriand – ADAGP, Paris, 2013

Si on la connaît beaucoup pour son apport au monde du design, Perriand militait en faveur du décloisonnement des disciplines et des arts. Ainsi, elle organise en 1955  à Tokyo sa « Proposition d’une synthèse des arts »; une exposition associant peinture, sculpture et design. Celle-ci présente des céramiques et des toiles de Fernand Léger dans des concepts d’aménagement d’intérieur conçus par Perriand, aux côtés de tableaux et tapisseries de Le Corbusier.

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Atelier de Charlotte Perriand à Paris, 1959-1964 © Pernette Perriand-Barsac / Archives Charlotte Perriand.

 

Perriand, femme d’action

 

Designer et architecte française majeure, Charlotte Perriand est pourtant méconnue du grand public. Loin des feux de la rampe, Perriand était une femme d’action qui concevait ses pièces à travers une vision utilitaire en premier lieu. Elle s’élevait contre la société de consommation et soutenait l’idée de progrès pour tous. Si elle ne se revendiquait pas ouvertement féministe, elle a influé sur l’espace privé de manière importante, à travers le concept de cuisine ouverte, qu’elle intègrera dans ses projets dès les années 1930. Ainsi, alors que la fée du logis constitue l’idéologie dominante, elle permet aux femmes de s’émanciper de l’enfermement dans cet espace clos qu’est la cuisine.

Durant l’entre-deux guerres, elle se montre très préoccupée par les questions d’habitat et dénonce l’insalubrité et la grande misère de Paris en matière de logement. En 1936, à la demande du Ministre de l’Agriculture, sous Léon Blum, et avec l’aide de Fernand Léger, elle réalise un photomontage assurant la politique agricole du Front populaire.

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Charlotte Perriand, Fernand Léger, « Joies traditionnelles, plaisirs nouveaux », Pavillon du ministère de l’Agriculture, Paris, Exposition internationale, 1937 © Adagp, Paris, 2019 © Photographic Archives Museo Nacional Centro de Arte Reina Sofia

D’elle, nous gardons en tête quelques créations iconiques telles que le Fauteuil grand confort et la Chaise longue basculante LC4. Pourtant, sa contribution à son époque est en réalité bien plus importante : grâce à sa manière d’envisager l’espace et le mobilier, elle a généré des bouleversements significatifs dans les domaines de l’habitat, la vie des femmes, la conception architecturale d’une maison, les objets du quotidien, le lien avec la nature et l’art. Elle décède en octobre 1999 à Paris.

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Charlotte Perriand dans son atelier, 1991 © Robert Doisneau