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Publié le 2 mars 2020

Villes, street art et gamification

Depuis quelques dizaine années, le phénomène de gamification urbaine prend de l’ampleur. Celui-ci consiste à appliquer la logique du jeu à l’espace urbain, dans le but de faire participer les usagers. On a ainsi souhaité rendre la ville plus ludique, de mille et une manières. TocToc a enquêté sur le sujet à travers les fresques murales de l’artiste Invader. Il vous livre ses conclusions. 

Au coeur du phénomène de gamification se nichent les notions de motivation et d’engagement du citoyen, de l’individu, dans des activités dont la mécanique est huilée par les structures de récompense. Concrètement, cela peut se traduire par un dispositif dont les mécanismes permettraient de passer à une étape ou à un niveau supérieur, de remporter des points, des médailles, des défis et de figurer dans le palmarès des meilleurs joueurs.

Il y a quelques années, nous avions eu l’exemple de Pokemon Go, mais on pourrait également citer Foursquare en guise d’illustration. Cette application fonctionne comme un média social et repose sur un service de géolocalisation. À tout moment, l’utilisateur peut indiquer où il se trouve et recommander des événements ou des lieux de sorties, tels que des cafés, des restaurants, des cinémas, des salles de spectacles, ou encore des boîtes de nuit. Geocaching, qui s’appuie sur la géolocalisation par satellite pour cacher ou chercher des « caches », dans divers endroits du globe, en est aussi un autre exemple.

Certaines villes occidentales ont échafaudé une stratégie de communication forte autour de ces dispositifs de gamification, tandis que, dans d’autre cas, c’est l’artiste qui est à l’origine de cette stratégie. 

 

Invader et le street art

 

Tout le monde connaît les space invaders, ces créatures en pixels tout droit sorties du plus grand succès de jeu vidéo d’arcade. Mais en avez-vous déjà aperçu en ville, sur les murs? C’est fort possible, comme il est également probable que vous ne les ayez pas identifiées comme étant partie intégrante d’une démarche artistique, celle de l’artiste français Franck Slama, plus connu sous le nom d’Invader. En véritable fan de jeux vidéo, il recouvre les murs d’oeuvres pixelisées, exportant le street art made in France aux quatre coins du globe. 

 

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L’artiste Invader à New York, devant une de ses fresques, en 2015 © laboiteverte.fr, Pinterest

 

Anonyme et invisible, Invader ne dévoile que peu de détails sur sa personne au grand public. Ainsi, on connaît uniquement son année de naissance, 1969, et sa formation, l’Ecole de Beaux-Arts, à Paris. Même son visage est inconnu, puisqu’il apparaît en public uniquement avec un masque.

L’origine de sa démarche débute à Paris, en 1998, proche de la place de la Bastille: c’est le jour où cet artiste a créé le premier space invader. Aujourd’hui, son oeuvre est recouverte d’une couche d’enduit. Elle est devenue un invader fossilisé, emprisonné dans les sédiments de la ville.

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Un Daffy Duck, posé dans le quartier du Jardin des Plantes à Paris, 5e arrondissement © unoielquitraine.fr, Pinterest

Ca y est, le projet « space invaders » démarre. Où que l’artiste se trouve, il pose au moins une mosaïque, en principe sans autorisation préalable. Si le travail d’Invader passionne, c’est parce que le phénomène a gagné en notoriété au fil des années, s’exportant à Los Angeles, Hong Kong, Bangkok, Londres, Amsterdam, Djerba, Lausanne…

Une mosaïque posée à Djerba, en Tunisie © space-invaders.com, Pinterest

Si certaines de ses fresques murales restent en place des années durant, d’autres sont retirées ou disparaissent, tout simplement. À la suite de son passage, Invader attribue un score à chaque pièce, de 10 à 100 points. Chaque ville possède ainsi son propre score qui correspond à tous les space invaders qu’elle comporte. Au moyen de l’application dédiée, Flashinvaders, il est possible de prendre ces mosaïques en photo et d’accumuler des points. Qui sait, peut-être, que vous vous hisserez parmi les meilleurs joueurs!

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L’une des créations d’Invader à Ravenne, en Italie © un funk.fr, Pinterest

Si l’on compare les endroits par lesquels il a passé, force est de constater qu’il « sévit » toujours dans des zones urbaines à forte densité. Dans ces territoires, il affiche alors entre 20 et 50 pièces par ville, tout en poursuivant son invasion dans d’autres espaces. Son art se veut une manière d’amener l’art dans la rue, à la vue du tout-venant, de manière à interpeller les passants au quotidien, à créer de l’émerveillement. Il s’agit d’une démarche qu’il qualifie lui-même d' »expérimentation artistique ». À titre anecdotique, le plus célèbre des street artists français a non seulement laissé des traces dans les fonds marins, à la baie de Cancun, mais également l’espace. En effet, en 2015, il a chargé l’une de ses oeuvres à bord du module Colombus de l’ISS (Station Spatiale Internationale), devenant le premier artiste à exporter de l’art en dehors des frontières de notre planète.

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Une mosaïque certifiée « vegan », à Paris © chambre237.com, Pinterest

Si certaines villes réservent un bon accueil à ces oeuvres, ce n’est pas le cas de la totalité d’entre elles. Au Japon par exemple, suite aux plaintes déposées contre ses mosaïques, Invader est devenu persona non grata. En revanche, il est davantage toléré à Paris, où il est possible d’observer plus d’un millier de ses oeuvres. La démarche d’Invader est l’un des exemples de gamification de la ville, laquelle se voit également valorisée à travers le street art. Les autorités municipales l’ont bien compris: une telle démarche est positive pour le tourisme: elle permet d’attirer un autre profil de visiteurs, intéressés par le street art ou désireux d’arpenter la ville en dehors des sentiers battus, de manière ludique.

Aujourd’hui, le site web de l’artiste recense plus de 3’700 invaders, répartis dans 79 lieux différents.